Elle s’était toujours targuée d’une fidélité sans défaut. Pas une fois elle n’avait failli, et pourtant les occasions s’étaient faites nombreuses dans le passé. Elle avait toujours appris à contrôler ses impulsions et celles des autres. Même après 10 shots de vodka colorée et aromatisée (et infâme) au Revolution’s Bar avec les collègues, même après que cute Chris lui eût fredonné un air sur fond de guitare acoustique et passé la main dans les cheveux (et quelle fierté d’avoir résisté au combo vin-guitare-cheveux !), même face aux mille et une tentations d’une vie estudiantine londonienne qu’elle ne découvrait encore qu’à peine.
Et depuis plusieurs mois, elle s’était sentie dépérir, cloîtrée dans un quotidien morne ; une cage dorée dont les barreaux étaient ses principes, acquise au prix de sa liberté. Jusqu’à ce qu’elle le croise, au détour d’une soirée à Trafalgar Square.
Ce garçon-là était différent. A la seconde même de leur rencontre, elle avait su que les emmerdes allaient commencer. Pour commencer, il était beau à couper le souffle. Ensuite, avec lui, elle se sentait vivante. Et ça, c’était très mauvais signe. Avec lui, c’était différent, parce qu’elle ne s’affaiblissait pas comme avec les autres hommes. Au fond, il semblait à peu près aussi torturé qu’elle (si ce n’était plus), et elle s’appuyait sur ce qu’elle imaginait être la force mentale du nouvel arrivant pour garder le contrôle sur ses émotions. Si lui le pouvait, alors elle aussi.
Elle sentait les premiers symptômes d’addiction la gagner – parce qu’elle était ivre de ce qu’elle pensait être un contrôle sans faille, parce qu’elle était fière d’être vue avec lui dans la rue, parce que lorsqu’il lui souriait et la regardait dans les yeux, son cœur se serrait étrangement. Elle se surprit à l’associer à des mélodies complètement niaises et sans aucun rapport avec leur amitié.
I promise I’ll be kind, but I won’t stop until that boy is mine.
Bon, tout ça c’était de la connerie, elle le comprendrait par la suite. Mais en attendant, quelques jours seulement s’étaient écoulés et qu’elle le voulait. Les élans de son propre corps qu’elle pensait dépéri avaient outrepassé sa raison ; ou peut-être bien qu’elle retrouvait le goût lointain des défis amoureux qu’elle se lançait autrefois. En somme, elle comptait l’utiliser – un coup d’une nuit et restons amis, veux tu – mais ce n’était pas grave, puisque lui faisait de même avec les femmes.
Alors ce soir-là, lorsqu’il la raccompagne devant chez elle après une soirée dans Soho, très peu alcoolisée mais riche de ces moments particuliers (fierté, sourire, serrage de cœur et tout le bazar), elle est certaine de ce qu’elle veut, comme elle ne l’a jamais été. Le scénario est tout tracé, elle sait qu’elle lui plaît, et encore mieux : qu’il l’apprécie. Elle lève les yeux vers lui. I promise I’ll be kind. Elle sait qu’il la comprend : emmène-moi à l’intérieur, et fais-moi l’amour, juste le temps d’oublier que je meurs chaque jour un petit peu plus.
Il a très bien compris. Il l’embrasse. Sur la joue. Tourne les talons, et s’en va.
Ok, ça, ce n’était pas prévu. Normalement, on ne se refuse pas à elle. Elle va lui en vouloir un bon moment, puis lui en être reconnaissante, puis lui en vouloir à nouveau, et ainsi de suite. Parce qu’il ne sera jamais à elle, quoiqu’en dise la chanson. Mais elle va surtout comprendre que tous les hommes ne sont pas des salauds, même ceux qui prétendent l’être.
Le lendemain, rupture avec son homme. Ce qu’elle a compris par-dessus tout, c’est que le garçon qui lui a dit non n’est pas différent des autres. C’est elle qui a changé ; elle refusait simplement de se l’admettre.
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