
“03 avril 200*
Je suis dans un de ces états où je me sens dériver. Ces moments où je me bats de toutes mes forces pour ne pas me perdre, ne pas perdre la raison. C’est comme de nager à contre-courant; on sait qu’on doit se battre pour survivre, et refuser de songer à se laisser entraîner par le courant; surtout ne pas penser à cette douce torpeur qui nous envahirait si l’on se laissait engloutir par les ondes silencieuses, protectrices…
Ce genre d’état est au-delà du stress. Au-delà des capacités de mon Amour à me remonter le moral; puisqu’il n’est pas là; s’il était là; tout serait différent. A distance, ce n’est pas pareil, il ne comprendrait pas ce qui m’arrive, il ne connaît pas assez cette facette de ma personnalité. Les émotions qui me font écrire ce genre de message, les émotions violentes, et qui paradoxalement me semblent si pures. Pure tristesse, pur désespoir, pure colère, pure haine…
Ce genre de message, je sais que tu le comprends. Tu sais que ça ne veut pas dire que je sombre dans la folie ou que je pars dans un délire névrotique. Que j’ai juste besoin de te l’écrire… de partager ces émotions pures avec quelqu’un qui les comprenne. Qui me comprenne… oh j’ai tellement besoin de vivre avec des gens qui me comprennent. J’ai besoin de ma famille, de mes petits frères qui jouent à la console avec moi, tous serrés sur un étroit canapé; j’ai besoin de mes amis et de [mon Amour]… J’ai besoin de gens qui sont heureux de me voir… qui me comprennent…
Tu me manques… dans ces moments où je dérive, c’est surtout toi qui me manques. Hier soir j’ai appelé [à la maison] en pleurs. Crise de larme comme ils n’ont jamais entendu en 3 ans à Londres. De ma vie je n’ai jamais appelé mon père en pleurs et tremblante pour lui dire “je veux rentrer chez moi”. Adieu la force, adieu [ma fierté], juste une enfant perdue qui appelle son père à l’aide. Voilà ce à quoi elles ont réussi à me réduire. Et je dois vivre avec ces filles. Encore 6 semaines. La pensée même m’ôte le goût de faire quoi que ce soit. Mais je dois m’accrocher, et la seule chose qui me retient, me garde les pieds sur terre, ce sont ces dossiers, mes études. Comme toujours dans ces cas-là.
Je m’excuse de t’envoyer ce message, je sais que tu n’es pas bien; [...]. Alors j’ai voulu partager cela avec toi; si tu vas mieux j’en suis heureuse et si ce n’est pas le cas, je suis là pour toi. Comme toujours, enfin j’essaie. Je t’adore.”
Tant de chemin parcouru. Fierté. Soulagement. Incrédulité… Gratitude.
Il est de ces lettres qui me rappellent ce que j’ai mis tant d’énergie à oublier. Et c’est en les retrouvant, presque par hasard, que le chemin parcouru depuis lors s’impose à moi: soudainement limpide, parsemé de victoires que je me refuse à admettre.
Tu l’as vu dernièrement, beaucoup de textes ici sont ironiques, modifiés, exacerbés à l’extrême, cathartiques. Jetés à l’écran telle une délivrance. Souvent même romancés. Mais celui-ci est authentique, et fut adressé à mon frère, il y a quelques années. Il y a bien longtemps. Ou pas. J’ai le cœur battant à l’instant même j’écris ces mots, consciente de te livrer une partie de mon âme, alors que bien souvent, tu n’es qu’un regard inconnu, une attention, une plume anonyme sur mon espace.
Je ne sais même pas vraiment pourquoi je le fais. Je n’ai pas besoin de tes réactions, de ta curiosité, de ton opinion, quelle qu’elle soit; ni même de ton empathie. Je n’en ai pas besoin.
Je n’accepterai que tes émotions.
Picture by Danielle Rae
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