Les hommes au triangle rose

J'aime, j'aime pas, Journal d'une Rêveuse No Comments »

Avant d’ouvrir un livre sur la déportation et l’univers concentrationnaire, on est toujours tenté de se forger une carapace d’indifférence. De se protéger en y posant un regard empreint de la distance jugée nécessaire. On se dit que les témoignages se ressemblent tous : Si c’est un homme, L’écriture ou la vie, Sonderkommando… Et chaque fois, on se plante, et on se retrouve les larmes aux yeux, parce qu’on ne peut jamais s’habituer à l’intolérable.

Les hommes au triangle rose est un récit qui n’échappe pas à la règle. Seulement, le sujet en paraît encore plus tabou, ayant échappé à l’attention du public jusqu’au milieu des années 1970. La traque et persécution des homosexuels par le régime nazi est un sujet passant quasiment inaperçu.

Heinz Heger nous met une grosse claque émotionnelle en nous racontant comment un déporté marqué du triangle rose, au bas de l’échelle sociale régnant dans les camps, se sert de sa jeunesse, de son apparence, de sa force mentale pour s’en sortir et se frayer un chemin vers la survie, en dépit des traitements inhumains dont sa communauté fait l’objet. Dérangeant, mais touchant. Je m’étais encore plantée sur cette histoire de distance ; je l’ai lu de trop près, et j’y ai versé des larmes.

Heinz Heger, Les hommes au triangle rose, Poche H&O

Roman d’une réalité parallèle

Dear Diary, Journal d'une Rêveuse 1 Comment »

Le médecin vient de t’annoncer que tu n’avais probablement plus que quelques mois à vivre. Un dossier plein de radios et de commentaires griffonnés à la hâte gît sur son bureau. Insolent, menaçant; un bout de carton qui te nargue.

Malade, tu t’étais pourtant résolue à l’insouciance il y a une poignée de semaines. Tu te disais « quitte à mourir, autant profiter du temps qui me reste », et tu y arrivais très bien. On dit qu’il n’y a plus dangereux que l’homme qui n’a plus rien à perdre : eh bien, il n’y avait plus vibrante, plus détachée que toi, qui avais tout perdu. La vacuité de ton âme se comblait superficiellement en ces moments de volupté et d’excitation sans conséquence que tu t’offrais, lorsque ton corps épuisait celui d’un étranger le temps d’un poème. Pas ces longs poèmes médiévaux emplis de lyrismes, juste des haïkus : courts, magnifiques, tous différents, sans efforts.

Puis le vrai bonheur t’est tombé sur la gueule, sans prévenir. C’est toujours comme ça que ça se passe. On ne s’y attend pas, ce n’est pas prévu, et c’est rarement au bon moment. Pas pour les gens comme toi. La personne qui t’a retourné le cœur et les tripes a surgi de nulle part, au coin d’une rue que tu arpentais cependant tous les jours. Tu as osé succomber à l’authenticité. Tu as recommencé à pleurer. De bonheur, de peur, d’émotion. Tu n’étais plus vibrante, mais vivante. Et ses bras étaient un havre de paix où terreurs et angoisses n’existaient plus.

Le bonheur est une saloperie : il provoque la pire dépendance qui soit.

Le médecin t’explique que tu as 10% de chances de survie. Ses mots se perdent dans le brouhaha incessant de tes pensées. Tu étais prête à écrire un roman, mais tu n’en auras pas le temps. Tu préfèrerais presque qu’il te dise qu’il n’y a aucune chance : tu pourrais t’y préparer. Te refaire une carapace, tu es douée pour ça. Recommencer les conneries, essorer ton existence de tout ce qu’elle pourrait t’apporter d’excitant et de mauvais. Cesser de perdre ton temps sur un roman inachevé.

Seulement, les haïkus ne te suffisent plus. Ils ne t’intéressent même pas. Et tu dois te battre contre un autre cancer qui t’affaiblit, te fait dépérir, mais te transporte. L’espoir. Et c’est une bien belle aventure.

Dix mots au genre un peu douteux

Obsessions 5 Comments »

Imagine écrire “une tentacule” sur ta lettre de motivation. Bah non, tout de suite, ça ne fait pas sérieux. C’est “un tentacule”. Eh ouais. Ci-dessous, une liste de mots extrêmement utiles et importants pour briller en société mais au genre un peu douteux, accompagnés de mes moyens mnémotechniques foireux. T’inquiète, tu me remercieras plus tard.

Bon, à moins d’être chercheur en biodiversité sous-marine spécialisé dans le céphalopode (ou un geek des jeux PC de plus de 20 ans), il y a peu de chances d’utiliser le mot tentacule. Mais un petit oiseau (pas Twitter; l’autre: i.e. ma quête incessante de la perfection) me siffle que ce genre de petit détail fait toute la différence entre un individu cultivé et un individu brillant.

Les épicènes (ces mots pouvant être à la fois masculins et féminins, bande d’incultes):

un après-midi: le genre masculin est la solution la plus correcte grammaticalement puisqu’elle prend également en compte “un midi”. Cela dit, en langage courant,”une après-midi” peut aussi s’utiliser.
une aide: lorsqu’il s’agit de l’action d’aider, l’aide est féminine (comme Mère Teresa, par exemple). En revanche, lorsqu’il s’agit d’une personne exerçant une activité, les deux genres sont utilisés (un aide-soignant, une aide-soignante).

Les féminins:

une autoroute: bah oui; une route, une autoroute. Plus simple, tu meurs.
une écritoire: une écriture, une écritoire.

Les masculins:

un oxymore: pense à un mort, un oxymore. Comme un mort occis. Oui, c’est nul mais je fais ce que je peux pour aider hein.
un équinoxe: parce que ça rime avec un box. Pour un cheval. Equi-box, équinoxe. Non? Bon.
un tentacule: tout comme le ridicule, le tentacule ne tue pas (sauf si tu es un mini-crabe, auquel cas: bienvenue sur mon blog.)

Et ceux qui font leurs intéressants: masculin au singulier, féminin au pluriel:

amour: les premières amours.

délice: des délices clandestines.

orgue: de grandes orgues.

Débat: l’iPad représente-t-il la mort de l’Œuvre?

Geekeries, Trucs utiles, Veille et analyse 8 Comments »

“Aimer le concept iPad est-il une trahison ou un déni de la sacro-sainteté du livre? Je me sens un peu coupable”: telle était une de mes premières réactions, hier sur Facebook, après avoir visionné le keynote de Steve Jobs sur le très attendu iPad. Cette réflexion allait déclencher un débat par commentaires, de ceux que l’on ne peut caser dans les 140 caractères de Twitter, d’où mon intérêt: ces réflexions étaient bien plus profondes et argumentées que la typique réaction manichéenne à constatée sur la twittosphère depuis la présentation de l’iPad.

“Personne ne s’est posé la question en passant du CD au mp3″

Corentin, compositeur, instrumentiste interprète et ingénieur du son, remarque la portée réductrice de mes propos: et la musique, dans tout cela? Pour lui, l’enjeu en était au moins aussi énorme, pourtant personne ne s’est posé la question. De mon côté, je pense que la raison n’en est pas l’indifférence, mais plutôt une transition moins violente: l’on est passé graduellement d’un support à l’autre (instrument, vinyle, CD, MP3), alors que les livres ont toujours été, à peu de choses près, ce qu’ils sont.

J’ai peine à m’exprimer sur ce point, mais Fabien reprend mes propos au vol, et exprime ma pensée: “Le livre a un passif culturel tellement plus “lourd” que le cd ou le dvd par exemple… Dur de comparer des siecles d’histoires avec un support ayant une dizaine d’annees et n’ayant marque qu’une generation”. Plus loin, il continue: “Le livre, et par extension le support papier, l’ecrit, c’est un moyen de communication primitif, c’est la bible, c’est ton livre scolaire, c’est l’outil de connaissance de l’humanite le plus vaste… bref, faut pas foutre en l’air le livre. Donc par exemple je vois d’un moins bon oeil la gestion des contenus unilaterale d’Apple sur les livres que sur la musique”, déclare-t-il, tout en avouant qu’il force le trait pour plus de compréhension, et pour tenter d’expliquer cette “culpabilité” que nous ressentons tous deux à l’idée de dématérialiser un livre.

Tout en reconnaissant que cette logique est juste, Corentin s’interroge: “je me demande simplement pourquoi ce serait plus grave avec le livre qu’avec le disque ou le cinéma puisqu’il s’agit intrinsèquement de la même chose”. Même si pour moi, numériser un livre ou un CD ne revient pas au même, je ne peux qu’être d’accord avec lui sur ce point: finalement, on en arrive à un risque de dématérialisation de l’oeuvre, voire de la quintessence de la culture.

“La dématérialisation de l’œuvre mène à son exploitation consumériste.”

Effectivement, pour lui, “il faut juste se poser rapidement la question du sens (un support d’œuvre d’art n’est jamais innocent, il porte un sens et détermine une fonction). Ni trahison ni reniement donc, si la réflexion suit, et vite”. Numérisation donc, oui, mais si l’on est conscient de la portée de nos choix: “Le danger n°1 étant que l’on se mette à “consommer” des livres, comme on consomme désormais la musique ou l’image”.

Est-ce là finalement la question importante? Le support n’important que peu, le réel débat ne porte-t-il pas finalement sur le risque de perdre ce qui fait la nature intrinsèque de la culture: l’émotion, l’expérience, l’exploitation de nos cinq sens? J’ai noté que lors de la présentation de l’iPad, quelques minutes étaient accordées au visionnage de tableaux sur ce support. L’oeuvre d’art, le tableau de maître n’appartient-il pas au musée, ne fait-il pas partie d’un tout, une expérience sensuelle incluant le silence feutré de l’établissement, son odeur particulière, et non une simple image de bonne qualité sur un écran neuf pouces? “On a 80 Go de mp3s que l’on consomme, sans Connaître l’œuvre, sans la Vivre, passivement. Donc l’œuvre s’extrait de sa fonction première, celle de participer d’un processus d’emancipation. Elle meurt, remplacée par des produits faciles à consommer”, affirme Corentin.

Certes, je ne peux m’empêcher de penser aux gains de temps et place extraordinaires offerts par cette petite tablette (une bibliothèque entière, une DVDthèque et une collection de disques; le tout en moins de 700 grammes: la technologie est décidément fabuleuse), mais devons-nous résider dans des lieux vides de sens?

Impressions: “L’âme du mal”, par Maxime Chattam

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Je le dis tout de suite: je suis assez difficile dès qu’il s’agit de littérature contemporaine. J’adule Flaubert, Nabokov et Jane Austen; autant dire que Dan Brown et autres Marc Levy ne peuvent prétendre à une place de choix dans le panthéon de mes écrivains préférés. Pour cela, il faudrait commencer par bien écrire. Je ne m’y étends pas (mais je n’en pense pas moins), fermer la parenthèse.

Cependant, quelques rescapés retiennent mon attention. Généralement, ce n’est pas tant pour la qualité de l’écriture que parce que l’intrigue me tient en haleine – Stephen King a hanté mon adolescence, J.K. Rowling a enchanté mes années de fac, et même Stephenie Meyer s’est récemment frayé un chemin sur mes étagères, entre Victor Hugo et Jules Verne. Puis, il y a quelques jours, Maxime Chattam.

My Bro m’avait demandé pour Noël des livres à suspense “genre avec des serial-killer, tu vois le style“. Bah oui, je vois. Très confiante, je me mets en quête à la Fnac.  Et je tombe de mal en pis. Nul. Mal écrit. Barbant. Racoleur. Rien ne retenait mon attention. Puis je suis tombée sur Chattam. Le même rituel: un coup d’oeil à la couverture, un coup d’oeil au 4ème de couverture. Ouh, une histoire de serial-killer; un flic, des araignées, des crimes sanglants et je ne sais quoi. Intéressant. Je parcours quelques pages: ô joie, c’est raisonnablement bien écrit.

Bilan à ce jour: My Bro et moi sommes complètement accro. Elle commence le 3 (c’est une trilogie), je suis en train de finir le premier, nommé L’âme du mal. L’auteur, français, étonnamment jeune, a étudié la criminologie deux ans durant afin d’écrire son œuvre, et vécu aux Etats-Unis. Cela se ressent à travers les pages; on le lit comme on regarde un bon film de David Fincher: avec horreur, dégoût, fascination et addiction. On en apprend autant sur la criminologie et les méthodes d’enquête employées que sur la psychologie des criminels eux-mêmes.

Ce qui effraie le plus est le fait que l’auteur se base sur des dossiers existants pour appuyer son roman, ce qui ajoute une dimension réelle à l’histoire et nous fait réfléchir: “De telles horreurs existent pour de vrai?”… Flippant.

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